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| 01 Mar 2008 01:05:53 am |
Peut-on Être Monolingue Créole, Jouir Du Statut D'«Intellect |
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Première partie
Posée telle qu'elle est, cette question se trouve peut-être au cœur de la problématique des idéologies de la langue française et de la langue créole en Haïti. Le locuteur monolingue créole en Haïti est généralement perçu comme un individu qui n'a pas accès au savoir parce qu'il ne connaît pas le français, langue considérée en Haïti comme le véhicule traditionnel du savoir, de la connaissance, de la culture et de la distinction (Bourdieu). D'autre part, l'intellectuel en Haïti est généralement associé à l'individu qui manie la langue française, qui est détenteur d'un savoir le plus souvent livresque et qui ne s'engage pas dans les travaux manuels. Objet de risée de la part d'une grande partie du grand public haïtien (le célèbre écrivain Frankétienne en a dressé un portrait sarcastique et critique inoubliable dans sa célèbre pièce de théâtre « Pèlen tèt »), il jouit néanmoins d'une certaine estime et d'un prestige relatif dans certains milieux. Dans ces conditions, le monolinguisme créole s'oppose particulièrement à la reconnaissance du statut d'intellectuel dans la société haïtienne. Pour beaucoup d'Haïtiens, on ne peut pas être « intellectuel » si on ne connaît pas le français. La langue devient ainsi la légitimation d'une condition sociale que certains jugent douteuse, démagogique et désastreuse pour le pays. Ce qui pose tout de suite la question de l'identité de l'intellectuel et des fonctions des langues créole et française dans la société haïtienne. Quand est-on intellectuel en Haïti et que fait-on quand on devient intellectuel ? Dans la mesure où la langue créole haïtienne a depuis quelque temps conquis plusieurs places fortes traditionnellement réservées à la langue française (politique, éducation, religion, médias...), pourquoi la première semble encore à la traîne de la seconde et ne peut procurer au locuteur monolingue un statut plus prestigieux ?
Quoi que l'on puisse penser de la nature de l'intellectuel et des fonctions qu'il occupe dans la société haïtienne, un fait reste certain : ce n'est pas parce que sa mission a été travestie au sein du corps social haïtien qu'il doit être rejeté en bloc du paysage social. L'un des principaux problèmes que pose l'intellectuel haïtien quand on examine sa position, c'est qu'il se détourne du réel haïtien. On a toujours reproché à l'intellectuel haïtien de manifester davantage d'intérêt pour les faits étrangers que pour les problèmes spécifiquement haïtiens. Il y a une part de vérité dans ce reproche dont la genèse devrait être trouvée dans le fonctionnement même de l'éducation haïtienne tournée beaucoup plus vers l'extérieur qu'à la solution des difficultés inhérentes au milieu haïtien lui-même. On se souvient tous du concept de « bovarysme collectif » introduit par le penseur haïtien, Jean-Price Mars, au début du siècle dernier pour caractériser la tendance des élites haïtiennes à se prendre pour ce qu'elles ne sont pas. Aujourd'hui encore, ce n'est pas par hasard que les élites haïtiennes réussissent mieux à l'extérieur qu'en Haïti même dans la mesure où elles ont été formées sur le modèle de l'occident.
D'autre part, oublié dans ce débat est le fait que l'intellectuel en général doit avoir un public qui comprend la langue qu'il utilise et bien sûr, le contenu de ce qu'il dit. Or, ce n'est pas le cas dans la société haïtienne où la langue créole est la seule qui soit partagée par toute la population haïtienne cependant que le français n'est compris et parlé que par une petite minorité de la population. Ajoutez à cela le faible pouvoir d'achat du consommateur haïtien et les problèmes de circulation du livre haïtien et on aura une idée de la place insolite de l'intellectuel haïtien au sein de la société haïtienne. Si l'utilisation de la seule langue créole ne semble pas donner une légitimation à l'individu haïtien qui se propose de réfléchir sur les problèmes du milieu, il n'en est pas de même d'autres personnages publics haïtiens. C'est le cas de certains chanteurs dont les propos toujours émis en langue créole sont relativement assez bien écoutés dans le corps social haïtien. Les chanteurs de la dissidence sociale et politique (Ti Paris, Manno Charlemagne, Ti Manno...) ont eu leur moment de gloire en posant les questions du milieu dans la langue comprise par toute la population haïtienne. Donc, la langue créole en elle-même (gare à ceux qui en ont douté !) ne possède rien qui la condamne à l'isolement et à l'infériorité. C'est le système social qu'il faut remettre en question.
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| 02 Feb 2008 11:11:07 pm |
Vous Avez Dit Vaudou ? |
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Treize nouvelles vaudou
Par Gary Victor
Montréal, Mémoire d’encrier, 2007
De l’avis de tout le monde (libraires, éditeurs, intellectuels, lecteurs d’occasion...), Gary Victor est l’écrivain le plus lu en Haïti. Ce n’est pas une mince référence quand on sait que la lecture n’est pas la première priorité de ceux et celles qui ont les moyens d’acheter un livre, objet de luxe en Haïti. Qui lit Gary Victor ? Pourquoi lit-on Gary Victor ? Personnellement, j’ai commencé à lire les textes de fiction de Gary Victor il y a 3 ou 4 ans pour en faire des comptes-rendus ici même dans cet hebdomadaire. C’était à l’occasion de la sortie de l’édition française (Vents d’ailleurs, 2003 et 2004) de « Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin » et « A l’angle des rues parallèles ». J’avais été conquis par l’imagination ruisselante de l’écrivain dans ces deux romans au point que le titre de l’un de mes deux comptes-rendus était « Quand la folle du logis devient folle ». Cependant, le texte de fiction de Gary Victor qui marquera ma mémoire de lecteur reste « La piste des sortilèges » (Vents d’ailleurs, 2002). C’est le texte de fiction que je souhaite à tout lecteur haïtien qui apprécie les grands déploiements de l’imagination littéraire de lire et de relire.
On l’aura compris : la force de Gary Victor réside dans son imagination. C’est une imagination tournée d’abord vers les grands mythes haïtiens, nos croyances traditionnelles, nos peurs ancestrales. Victor n’a pas son pareil pour nous les resservir dans une bonne sauce littéraire pleine de poésie, de lyrisme parfois et dans une structure narrative qui peut être linéaire ou non linéaire et où le séquencement et la chronologie peuvent être modifiés. C’est sous ce charme que le public haïtien qui a adopté Gary Victor semble être tombé. Je ne sais pas quel accueil on a fait en Haïti à ce recueil de nouvelles « Treize nouvelles vaudou » qui vient de paraître chez Mémoire d’encrier à Montréal où il fait d’ailleurs son petit bonhomme de chemin. En ce qui me concerne, très honnêtement, après avoir lu « A l’angle des rues parallèles », « Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin » et surtout « La piste des sortilèges » de Gary Victor, ce petit recueil ne m’impressionne pas outre mesure. Ce n’est pas qu’il soit mauvais, loin de là. Mais vu le talent de l’écrivain, je m’attendais à plus.
Qu’est-ce qui se passe dans « Treize nouvelles vaudou » ? Oh, je ne vais pas me mettre à vous raconter les treize nouvelles. Vous les découvrirez vous-même. Je commencerai cependant par questionner l’emploi du mot vaudou (vodou) dans le titre de ce texte, initiant ainsi les interrogations que les érudits universitaires spécialisés dans les recherches sur le vodou pourraient adresser à l’écrivain Gary Victor. En effet, dans la plupart des treize récits racontés par Victor, on aurait affaire non pas au vodou mais plutôt à de la sorcellerie, de la magie noire et certaines superstitions tenaces dans l’imaginaire haïtien que la majorité des Haïtiens a assimilées. Plusieurs spécialistes haïtiens et étrangers anthropologues de formation considèrent que le vodou serait fondamentalement une religion même si, comme cela arrive dans la plupart des religions, il chevaucherait dans certains cas avec la magie. Certains de ces récits touchent à l’actualité haïtienne (voir « le fémur » pages 145-155), un autre reprend des rumeurs relatives à des événements macabres qui se seraient passés au pays il y a 5 ou 6 ans (voir « Le pilon » pages 11-24), « Nuit de chance » (pages 43-55) revient sur un épisode qui figure dans « Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin ».
L’effet de surprise tout à la fin du récit qui caractérise généralement la nouvelle comme genre littéraire est bien en vue dans presque toutes les 13 nouvelles. A signaler tout particulièrement deux d’entre elles : « Le mouton » (p.85-97) et surtout « La langue » (p.119-133). Dans « Le mouton », Sirius Milien obéit au doigt et à l’œil à sa femme Soriana qui le trompe avec Jean Benoit, « un charmant mulâtre directeur d’une importante succursale de la banque à Port-au-Prince » (p.96). Sirius Milien a été ensorcelé aux bons soins de sa belle-mère, Madame Honoré, dont le mari a aussi subi le même sort. La surprise finale nous est délivrée à la faveur d’un message téléphonique enregistré où Mme Honoré apprend que le délicieux mouton dont elle et sa famille s’étaient régalées la veille chez Sirius n’était rien d’autre que Soriana elle-même. Cruelle vengeance ! « La langue » est une histoire d’envoûtement de deux jolies filles frigides par un photographe dérangé mentalement et sexuellement. Le récit frôle des obsessions psychanalytiques et se distingue de tous les autres par des descriptions de jouissances sexuelles particulièrement fortes. L’écrivain adopte le point de vue d’une femme racontant les plaisirs sexuels qu’elle éprouve à la faveur d’une langue qui pénètre dans toutes les parties de son corps et lui procure des « orgasmes ravageurs » (p. 132). Mais c’est un plaisir étouffant, obsédant au point que l’une des deux filles se suicide et l’autre finit par tuer son bourreau sexuel, mais en prenant soin de lui arracher la langue qui lui a donné tant d’orgasmes qu’elle compte prolonger à l’infini en rentrant chez elle pour rester seule avec elle-même et avec la langue.
Je ne terminerai pas cette recension sans signaler la très belle édition de « Treize nouvelles vaudou » réalisée par l’équipe de Mémoire d’encrier dirigée par Rodney Saint-Eloi. Sobre, facile à lire, cette édition de poche ne le cède en rien aux autres éditions plus luxueuses que Mémoire d’encrier nous a déjà livrées et qui toutes font honneur à l’édition haïtienne à Montréal.
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| 17 Jan 2008 06:36:01 am |
Dieu Dans Les Élections Américaines? |
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De toutes les démocraties occidentales avancées, ce sont les États-unis qui possèdent la plus longue période électorale. Elle vient de commencer depuis un peu plus d'une dizaine de jours et ne prendra fin qu'au début du mois de novembre. En plus d'être long, le système électoral américain est compliqué (caucus, primaires, grands électeurs, ...) et bizarre. Par exemple, pourquoi en dernière analyse, ce sont les grands électeurs (« the electoral college ») qui décident du choix d'un président même si le vote populaire avait désigné quelqu'un d'autre ? Ceux qui connaissent bien l'histoire politique américaine me répondront que le système des grands électeurs a été mis en place par ceux qui ont écrit la Constitution américaine dans une tentative de tenir le choix démocratique loin de l'emprise du bureau exécutif. Je ne suis pas du tout convaincu cependant parce que les contextes et les époques changent et l'histoire électorale américaine a donné lieu à nombre d'abus en vertu de ce système. De plus, pour une société qui se targue d'être si dynamique, pourquoi la parole des « Pères Fondateurs » plus de 230 ans après leur énonciation fait-elle figure de loi inamovible ?
Dans le cadre de cette chronique, je consacrerai au moins une fois par mois pendant toute la durée de ces élections certaines de mes réflexions sur ce grand spectacle que constituent les élections américaines. Je ferai cela en tant que simple citoyen, sans prétention aucune de spécialiste de sciences politiques car je n'ai nullement de formation universitaire dans ce domaine. Mais je tacherai aussi de découvrir si possible en quoi l'élection de telle ou telle personnalité pourrait profiter à ma société d'origine et je livrerai mes réflexions sur ce sujet.
Deux thèmes sont sûrs de marquer ces élections 2008 : Dieu et l'argent (Paradoxalement, ces deux thèmes sont permanents sur le dollar américain où figure la phrase bien connue affichée au dos du billet vert « In God We Trust ».) L'argent, aux dires de tous les experts, dominera ces élections 2008. Dans le parti démocrate, Hillary Clinton et Barack Obama ont déjà collecté plusieurs dizaines de millions de dollars et sont en voie de recueillir encore plus pour les besoins de leur campagne électorale. John Edwards, le troisième grand prétendant à la nomination du parti, est aussi bien placé pour faire autant. Dans le camp républicain, les choses sont un peu plus compliquées bien que ce parti soit traditionnellement le parti des affaires et soit rompu dans l'art de lever des sommes d'argent considérables. Sauf Mitt Romney qui est déjà multimillionnaire et a déjà versé des millions pour sa campagne, la plupart des autres candidats sont loin d'afficher une large propension à dépenser beaucoup d'argent dans leur campagne. Mais ce n'est à mon sens qu'un raté qui ne durera pas et qui signale des divisions au sein du parti. Réalistes et idéologiquement marqués tels qu'ils sont, les républicains devraient se ressaisir et faire couler la manne.
Dieu est l'autre grand thème qui va marquer ces élections américaines. La société américaine est littéralement obsédée par l'idée de Dieu. Il en a été ainsi dès les origines de cette nation et de beaucoup d'autres nations occidentales (un peu moins tout de même qu'en Amérique). Mais, contrairement à la plupart des autres nations occidentales qui ont traversé une période de « désenchantement du monde » (Max Weber), et se sont largement sécularisés, les Américains constituent encore la société occidentale où la foi religieuse semble être encore bien vivace et sert de mode d'explication à des phénomènes humains. Bien sûr, il y a beaucoup de bluff dans ce rayonnement puéril des églises à chaque coin de rue et l'envahissement des soi-disant pasteurs et autres hurleurs de bibles à la télévision, mais le gros de la population américaine a mordu à l'hameçon et croit imbécilement en ces menteurs.
Le camp républicain est dominé par le mouvement des Chrétiens évangéliques conservateurs qui ont littéralement porté George Bush au pouvoir en 2000 et en 2004. A l'heure actuelle, aucun des candidats républicains sauf peut-être John McCain ne semble encore avoir gagné les faveurs de l'establishment du mouvement politique des chrétiens conservateurs.
Même Mike Huckabee qui a été un ministre baptiste dans le sud et le seul qui se soit identifié en tant que Chrétien évangéliste n'a pas reçu l'aval du mouvement pour n'avoir pas manifesté les éléments de l'orthodoxie évangéliste. Cependant, dès qu'il l'aura fait, il ne fait pas de doute qu'il sera soutenu solidement par le camp évangéliste.
L'autre grand défenseur de Dieu dans le camp républicain sera l'ancien gouverneur du Massachusetts, Mitt Romney. D'obédience mormon, il n'aura pas la partie facile au sein même de son parti mais ses origines religieuses et son populisme peuvent le tirer d'affaire.
Alors, comment interpréter la présence envahissante de Dieu dans ces élections 2008 ? Est-ce parce que les candidats n'ont rien de nouveau à dire et se réfugient dans l'opium le plus familier des Américains ? Ou est-ce qu'il y a un « réenchantement » du monde occidental qui se réintroduit sournoisement dans nos sociétés et semble atteindre en premier la société américaine ? Mais alors, dans ce cas, pourquoi la société américaine qui présente tous les signes de la société technologique la plus avancée ?
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| 10 Jan 2008 05:10:49 am |
Le Vodou Haïtien: Magie Ou Religion ? |
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Dès que j'en ai le temps, je m'évade toujours sur les forums de discussion haïtiens sur le Net car j'adore prendre le pouls de la réflexion de mes compatriotes et de certains étrangers sur les affaires haïtiennes. Depuis quelques semaines, il se déroule sur le forum de discussion Corbett, corbetre@webster.edu, une fascinante discussion dans laquelle sont engagés plusieurs habitués du forum. On pourrait résumer le thème de cette discussion par le titre que j'ai choisi pour cette chronique : « Le vodou haïtien : magie ou religion ? » J'ai trouvé cette discussion fascinante parce qu'elle rejoint tout à fait l'une des thématiques clé qui irriguent nos sociétés contemporaines : la question identitaire. Bien que certains intervenants s'acharnent à caricaturer la problématique vodou, il est clair que les débats questionnent en fait une question qui a toujours été au cœur de l'expérience haïtienne : qu'est-ce qui est permanent chez l'individu haïtien ? D'où venons-nous ? De quoi est-on constitué ? Qui sommes-nous ? Haïtiens ? Dans ce cas, que veut dire être haïtien ? Ou alors, Africains ? Français transplantés ? Où allons-nous ? Récemment, une universitaire haïtienne avec qui je discutais soutenait dur comme fer que nous Haïtiens n'avons rien à faire avec les Africains et que c'était un accident historique qui était à la base de nos rapports avec les Africains. Est-ce une position extrême ou totalement ignorante des faits ? Difficile de conclure hâtivement quand on sait que pendant longtemps (je ne suis pas sûr qu'elle ait d'ailleurs complètement disparu) une certaine idéologie haïtienne caractérisait les Haïtiens à la peau foncée et aux traits du visage manifestement « négroïdes » comme des « Africains », ce dernier terme prononcé sur un ton nettement péjoratif. Mais revenons au sujet de ma chronique d'aujourd'hui.
Le débat sur le forum de discussion Corbett mettait aux prises deux interprétations opposées de l'expérience haïtienne : d'un côté, ceux qui pensent que la société haïtienne est fondamentalement une société « chrétienne », « occidentale » avec une légère couche de traits africains dont nous devrions nous débarrasser et de l'autre, ceux qui défendent l'idée que la société haïtienne, sans être une société totalement africaine, est largement liée à l'Afrique par sa langue, ses coutumes, ses traditions, ses proverbes, sa musique, ses croyances religieuses...L'un des arguments des défenseurs de la tradition chrétienne et occidentale de la société haïtienne consistait à dire que le vodou n'avait rien à voir avec une religion et qu'en embrassant le vodou, les Haïtiens embrassaient également la sorcellerie qui a fait et continue encore à faire tant de mal à l'humanité. Pour le chef de file de cette tendance, le vodou était le mal mais elle, couverte par « le sang du Christ », elle était protégée.
Pour l'autre camp, il était inconcevable que les Haïtiens puissent rejeter le vodou dont les marques étaient présentes dans tous les aspects de la culture haïtienne. Pour couronner le tout, il y avait d'excellents témoignages de quelques haïtiens/haïtiennes qui se faisaient le devoir de raconter la longue tradition vodou qui se perpétuait dans leurs familles et dont ils/elles n'avaient aucune honte.
L'hostilité envers le vodou dans l'histoire haïtienne ne date pas d'hier. Il y a eu au début des années 1940 une fameuse « campagne anti-superstitieuse » mise en place par l'église haïtienne au cours de laquelle les autorités haïtiennes détruirent des tas de « sanctuaires » vodou présentés comme des repaires de superstitions qui retardaient la marche vers le progrès de la société haïtienne. Cette « campagne anti-superstitieuse » a été le point de départ d'une fameuse et longue polémique entre le grand écrivain haïtien Jacques Roumain et un religieux français, le Révérend Père Foisset, dans les colonnes du quotidien Le Nouvelliste. La haine anti-vodou se poursuit actuellement sous d'autres formes avec la pénétration au fond des campagnes haïtiennes et des milieux urbains défavorisés des sectes évangélistes américaines qui disent apporter la parole de Dieu et débarrasser la société haïtienne de Satan représenté par les esprits du vodou.
Sur le plan strictement personnel, je ne devrais pas m'émouvoir outre mesure des débats religieux. D'obédience athée, je n'ai que des griefs contre les religions et je ne vais pas me mettre à prendre la défense de l'une contre l'autre. En fait, ce que je défends ici, ce sont les spécificités haïtiennes : notre histoire, notre patrimoine culturel et artistique, notre langue...Après tout, nous avons en tant que peuple, nos propres représentations collectives du passé, du présent et peut-être de l'avenir. Nous avons établi avec le temps notre propre espace mémoriel auquel nous revenons à chaque instant dans les moments de bonheur comme dans les moments de désespoir, que nous cultivons et qui garantit notre identité. Pourquoi veut-on que nous nous en débarrassions pour adopter une culture d'emprunt qui nous sera de toute façon étrangère ?
Avant de terminer, je voudrais signaler le dernier numéro de la revue Recherches Haïtiano-Antillaises dont le thème est « Vaudou, Santéria. Candomblé...Les Pratiques religieuses dans la Caraïbe », paru chez L'Harmattan, 2007. Ceux et celles qui s'intéressent à ces pratiques religieuses et au discours qu'elles suscitent auraient intérêt à se procurer cette revue écrite par des universitaires antillais et haïtiens résidant pour la plupart en France. Je me porte volontaire pour vous aider à contacter les distributeurs.
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| 20 Dec 2007 05:06:51 am |
Libres Réflexions Sur L'Immigration Aux États-Unis |
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L'immigration dans les pays occidentaux industrialisés constitue ces jours-ci l'une des questions les plus débattues. Que ce soit en France, en Italie, en Espagne, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, elle a fait l'objet de controverses et de prises de position éminemment brûlantes au niveau politique. Le président français récemment élu, Nicolas Sarkozy, en a fait son cheval de bataille au cours de sa campagne électorale du printemps dernier en introduisant des concepts nouveaux tels que « immigration choisie », « contrats à durée déterminée », « restriction de l'immigration familiale »...et son premier geste après avoir été élu a été de créer un ministère de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Codéveloppement (Brice Hortefeux est le ministre d'office). L'Italie et l'Espagne après avoir longtemps été des pays exportateurs d'immigrants sont depuis quelque temps de grands pays receveurs d'immigrants et ils font beaucoup parler d'eux dans l'actualité internationale. L'Allemagne continue d'avoir des problèmes avec son immense population d'immigrés turcs et la Grande-Bretagne est la destination rêvée de la majorité des migrants d'Europe, d'Asie et d'Afrique anglophone. Les mêmes préoccupations se retrouvent aux États-unis dans des proportions plus élargies à cause des antécédents migratoires américains, de la grandeur géographique de ce pays-continent, et de la capacité des médias américains à mobiliser le grand public américain sur des sujets qu'ils montent en épingle.
En tant qu'immigrant, je suis particulièrement concerné par la problématique migratoire à l'œuvre dans cette société. Comme tout le monde, je lis les journaux, regarde la télévision ou écoute la radio et constate qu'il ne se passe un jour sans que la question immigrante ne revienne sur le tapis parfois sous des aspects dramatiques voire même tragiques. L'immigration semble devenir la ligne de partage entre des Américains soucieux de préserver « le respect de la loi » face à des « illégaux » qui envahissent nos frontières, nous conduisent au chômage et ne respectent pas nos valeurs les plus fondamentales d'une part, et de l'autre, des Américains qui militent pour le respect de migrants qui sont d'abord des êtres humains en quête de travail afin de mener une existence décente et digne.
En cette période électorale qui n'en est encore qu'à ses débuts, le ton est déjà donné et nul politicien ne va échapper aux sirènes de cette ligne de partage. Dans l'état de New York, le gouverneur Elliot Spitzer en fait la triste expérience avec la chute précipitée de sa côte de popularité parmi un groupe de personnes répondant à un sondage d'opinion. Il s'agissait de réagir à la proposition énoncée par le gouverneur de permettre aux sans-papiers d'avoir accès à un permis de conduire. Une majorité a crucifié le gouverneur pour avoir osé proposer un tel projet de loi. Il y a quelques semaines, au cours d'un débat public dans le camp républicain, Rudolph Giuliani, un des prétendants à la candidature présidentielle du parti républicain, a été accusé par ses rivaux Mitt Romney et Fred Thompson de faire de New York une « ville sanctuaire » (« Sanctuary City ») pour les sans-papiers. Ils entendaient ainsi présenter l'ancien maire de New York comme un démocrate-libéral sur ce sujet, complètement déphasé par rapport à l'orthodoxie républicaine. Apparemment, chez les Républicains, il n'y a pas d'insulte plus redoutable de nos jours que d'être catalogué comme un défenseur d'immigrants. Dans la mesure où l'Amérique de ces huit dernières années a pris fait et cause pour les Républicains en réélisant George Bush à la présidence, cela en dit long sur notre société américaine, ses préoccupations idéologiques (xénophobie, sentiments anti-immigrants...) et ses perceptions du reste du monde.
Un article paru dans le New York Times du jeudi 29 novembre 2007 révèle qu'une étude conduite par le « Center for Immigration Studies » à Washington a conclu que « Immigration over the past seven years was the highest for any seven-year period in American history, bringing 10.3 million new immigrants, more than half of them without legal status » (l'immigration au cours des sept années qui viennent de s'écouler a été la plus élevée durant n'importe quelle période de sept ans dans l'histoire américaine. Elle a introduit 10.3 millions de nouveaux immigrants et plus de la moitié d'entre eux sont des sans-papiers). Quand on ajoute à cela le fait que, toujours selon cette étude, une grande proportion de ces immigrants, qu'ils soient munis de « cartes vertes » (green cards) ou pas, sont des travailleurs à basse qualification et seulement un tiers d'entre eux a fait des études secondaires complètes, on est peut-être en droit de se poser certaines questions au sujet des immigrés. Cependant, il s'agit de se poser les vraies questions. Qu'est ce qu'un immigré ? Que vient-il faire dans ce pays ? Qu'est-ce qu'il apporte à notre société ? Doit-on le refouler parce qu'il est d'un autre groupe ethnique ou « racial » ? Ne convient-il pas au contraire de l'aider à s'intégrer à notre société en lui enseignant la langue en usage ? Quand allons-nous comprendre que nous sommes tous sur le même bateau, que nous sommes tous des êtres humains et qu'il nous faut d'abord nous aider les uns les autres ? J'entends les ricanements de ceux qui se demandent d'où sort ce naïf qui ne comprend rien à la politique. A ceux-là je réponds « Au contraire, nous faisons tous de la politique. » Et je comprends que « les problèmes de tout le monde sont des problèmes politiques, les problèmes politiques sont les problèmes de tout le monde ».
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