Pour Michèle Pierre-Louis
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Depuis janvier 2002 que j’écris régulièrement cette chronique qui se veut avant tout littéraire et culturelle, j’ai rarement écrit sur des sujets d’actualité politique haïtienne. Bien sûr, il m’est arrivé quelquefois de donner mon opinion sur des sujets politiques de fond mais rarement sur des points précis de la conjoncture politique haïtienne. Je tiens aujourd’hui à rompre avec cette habitude en raison de l’urgence de la situation. Tout le monde sait de quoi il s’agit : en Haïti, depuis bientôt deux semaines, le président René Préval a désigné comme son futur premier ministre Mme Michèle Pierre-Louis. Ce choix est venu à la suite de deux autres qui ont été rejetés par le Parlement haïtien. Bien que les délibérations n’aient pas encore commencé au Parlement, une formidable campagne d’opposition à l’égard de Mme Pierre-Louis s’est manifestée sur le Web par le truchement des forums de discussion et dans les médias en général. Les opposants accusent Mme Pierre-Louis d’être une lesbienne immorale, dont les penchants sexuels constituent une menace grave pour la société haïtienne et, à cause de cela, elle ne peut en aucun cas devenir premier ministre. Jamais je n’ai vu une campagne d’opposition à un personnage public haïtien se manifester avec autant d’intolérance haineuse. Je reste effaré face à la débilité, l’infantilisme et la pauvreté des arguments présentés aux différents forums de discussion haïtiens, spécialement les deux forums que je suis régulièrement : l’un en français, c’est Haitian Politics, l’autre en anglais, c’est le forum Corbett. (Signalons à la décharge de ce dernier que ses abonnés pour la plupart des américains ou des Haïtiens linguistiquement anglophones ont très peu contribué à cette discussion).
Il y a tout d’abord des références constantes aux scandales sexuels qui ont éclaté récemment dans les milieux politiques américains (l’affaire Eliot Spitzer, du nom de ce gouverneur de l’état de New York qui a du démissionner à la suite de son implication dans une affaire de prostitution, l’affaire James McGreevy, du nom de ce gouverneur de l’état de New Jersey qui a du lui aussi démissionner à la suite des révélations confirmées de son homosexualité…) Ces « références » américaines semblent indiquer une volonté des meneurs de cette campagne d’opposition de s’aligner sur la morale puritaine en vigueur aux États-unis. Il faudra cependant que ces meneurs soient mieux éduqués au sujet de l’hypocrisie sexuelle courante aux États-unis et qui semble être la quintessence de l’identité sociale américaine.
Une autre thématique qui circule tout au long de ces textes débiles et infantiles concerne la moralité. Pratiquement chaque opposant ou opposante se réfère à la « moralité » et la cite comme premier chef d’accusation contre Mme Pierre-Louis. Mais personne ne donne une définition claire de ce qui constitue la moralité. Commençons par dire que la moralité est un ensemble de règles. Ces règles peuvent être sociales, légales, morales, ludiques…Ajoutons tout de suite - et ceci est capital – que ces règles sont crées, inventées par les membres de la société où elles fonctionnent. Elles n’ont pas été découvertes, elles ne sont pas universelles, ni naturelles, elles ont été artificiellement créées, construites. Dans les sciences sociales modernes (anthropologie, sociologie…), les chercheurs parlent souvent de « relativisme moral ». Cela veut dire que toute moralité rentre dans le cadre d’un ensemble complexe et variable de croyances, traditions, sentiments et pratiques quotidiennes que nous appelons « culture ». De plus, puisque ces règles ont été artificiellement créées par des groupes humains, elles sont là pour servir les intérêts des groupes dominants. Finalement, nous savons que toute culture évolue avec le temps, l’histoire, ou les contacts extérieurs. Les opposants à la désignation de Michèle Pierre-Louis qui crient à l’immoralité doivent savoir que « la moralité » qu’ils revendiquent dans le cas de Mme Pierre-Louis n’est tout simplement que « leur moralité » et qu’ils passent sous silence des actes, des faits qui auraient pu constituer également des actes de moralité. Ce sont les sociétés ou des groupes dominants à l’intérieur d’une société qui créent leur propre système de valeurs. Par conséquent, ce système de valeurs est toujours partial, déformé et marqué par du parti pris. Il n’est jamais objectif. La moralité est toujours relative. C’est à partir de là qu’on peut analyser cette levée de boucliers contre Mme Michèle Pierre-Louis.
Certains opposants avancent l’argument qu’en raison de son statut de personnage public, hautement impliquée dans une situation menant aux plus hautes activités de l’état haïtien, Mme Pierre-Louis n’a plus droit à une vie privée. Rien n’est plus faux à mon avis. Tout personnage public, homme d’état, parlementaire, vedette de cinéma ou de sport, a droit à une vie privée. C’est qu’un personnage public est aussi un être humain doté de sentiments, d’une vie intérieure et de secrets qui lui sont propres. Et dans la mesure où cette vie privée n’interfère pas avec l’exercice des fonctions ou des intérêts de l’état, elle ne devrait avoir aucune incidence sur son statut de personnage public. Une démocratie qui ne respecte pas la vie privée de ses personnages publics viole les droits humains et à la longue, creuse sa propre tombe.
Une dernière thématique se profile de plus en plus à l’horizon de la campagne de haine lancée par des meneurs qui se cachent sous des noms d’emprunt. C’est – et nous retrouvons là une tradition bien haïtienne – le dénigrement des intellectuels qui sont présentés comme responsables de tous les maux d’Haïti. Suite au soutien déclaré de personnalités de la diaspora intellectuelle et artistique haïtienne à Mme Pierre-Louis, un compatriote qui apparemment vit aussi dans la diaspora, s’élève contre « l’insolence et l’audace de nos compatriotes (bon nombre d’entre eux) qui ont volontairement choisi d’abandonner leur terre natale au profit de l’opulence et l’abondance de la vie en Amérique du Nord… » C’est un refrain bien connu et nous le dénonçons mais nous ne tomberons pas dans le piège qui tente d’opposer Haïtiens de l’intérieur et Haïtiens de l’extérieur.
— Contactez Hugues St.Fort à : Hugo274@aol.com.