Pour Michèle Pierre-Louis

Depuis janvier 2002 que j’écris régulièrement cette chronique qui se veut avant tout littéraire et culturelle, j’ai rarement écrit sur des sujets d’actualité politique haïtienne. Bien sûr, il m’est arrivé quelquefois de donner mon opinion sur des sujets politiques de fond mais rarement sur des points précis de la conjoncture politique haïtienne. Je tiens aujourd’hui à rompre avec cette habitude en raison de l’urgence de la situation. Tout le monde sait de quoi il s’agit : en Haïti, depuis bientôt deux semaines, le président René Préval a désigné comme son futur premier ministre Mme Michèle Pierre-Louis. Ce choix est venu à la suite de deux autres qui ont été rejetés par le Parlement haïtien. Bien que les délibérations n’aient pas encore commencé au Parlement, une formidable campagne d’opposition à l’égard de Mme Pierre-Louis s’est manifestée sur le Web par le truchement des forums de discussion et dans les médias en général. Les opposants accusent Mme Pierre-Louis d’être une lesbienne immorale, dont les penchants sexuels constituent une menace grave pour la société haïtienne et, à cause de cela, elle ne peut en aucun cas devenir premier ministre. Jamais je n’ai vu une campagne d’opposition à un personnage public haïtien se manifester avec autant d’intolérance haineuse. Je reste effaré face à la débilité, l’infantilisme et la pauvreté des arguments présentés aux différents forums de discussion haïtiens, spécialement les deux forums que je suis régulièrement : l’un en français, c’est Haitian Politics, l’autre en anglais, c’est le forum Corbett. (Signalons à la décharge de ce dernier que ses abonnés pour la plupart des américains ou des Haïtiens linguistiquement anglophones ont très peu contribué à cette discussion). 

Il y a tout d’abord des références constantes aux scandales sexuels qui ont éclaté récemment dans les milieux politiques américains (l’affaire Eliot Spitzer, du nom de ce gouverneur de l’état de New York qui a du démissionner à la suite de son implication dans une affaire de prostitution, l’affaire James McGreevy, du nom de ce gouverneur de l’état de New Jersey qui a du lui aussi démissionner à la suite des révélations confirmées de son homosexualité…) Ces « références » américaines semblent indiquer une volonté des meneurs de cette campagne d’opposition de s’aligner sur la morale puritaine en vigueur aux États-unis. Il faudra cependant que ces meneurs soient mieux éduqués au sujet de l’hypocrisie sexuelle courante aux États-unis et qui semble être la quintessence de l’identité sociale américaine. 

Une autre thématique qui circule tout au long de ces textes débiles et infantiles concerne la moralité. Pratiquement chaque opposant ou opposante se réfère à la « moralité » et la cite comme premier chef d’accusation contre Mme Pierre-Louis. Mais personne ne donne une définition claire de ce qui constitue la moralité. Commençons par dire que la moralité est un ensemble de règles. Ces règles peuvent être sociales, légales, morales, ludiques…Ajoutons tout de suite - et ceci est capital – que ces règles sont crées, inventées  par les membres de la société où elles fonctionnent. Elles n’ont pas été découvertes, elles ne sont pas universelles, ni naturelles, elles ont été artificiellement créées, construites. Dans les sciences sociales modernes (anthropologie, sociologie…), les chercheurs parlent souvent de « relativisme moral ». Cela veut dire que toute moralité rentre dans le cadre d’un ensemble complexe et variable de croyances, traditions, sentiments et pratiques quotidiennes que nous appelons « culture ». De plus, puisque ces règles ont été artificiellement créées par des groupes humains, elles sont là pour servir les intérêts des groupes dominants. Finalement, nous savons que toute culture évolue avec le temps, l’histoire, ou les contacts extérieurs. Les opposants à la désignation de Michèle Pierre-Louis qui crient à l’immoralité doivent savoir que « la moralité » qu’ils revendiquent dans le cas de Mme Pierre-Louis n’est tout simplement que « leur moralité » et qu’ils passent sous silence des actes, des faits qui auraient pu constituer également des actes de moralité. Ce sont les sociétés ou des groupes dominants à l’intérieur d’une société qui créent leur propre système de valeurs. Par conséquent, ce système de valeurs est toujours partial, déformé et marqué par du parti pris. Il n’est jamais objectif. La moralité est toujours relative. C’est à partir de là qu’on peut analyser cette levée de boucliers contre Mme Michèle Pierre-Louis.   

Certains opposants avancent l’argument qu’en raison de son statut de personnage public, hautement impliquée dans une situation menant aux plus hautes activités de l’état haïtien, Mme Pierre-Louis n’a plus droit à une vie privée. Rien n’est plus faux à mon avis. Tout personnage public, homme d’état, parlementaire, vedette de cinéma ou de sport, a droit à une vie privée. C’est qu’un personnage public est aussi un être humain doté de sentiments, d’une vie intérieure et de secrets qui lui sont propres. Et dans la mesure où cette vie privée n’interfère pas avec l’exercice des fonctions ou des intérêts de l’état, elle ne devrait avoir aucune incidence sur son statut de personnage public. Une démocratie qui ne respecte pas la vie privée de ses personnages publics viole les droits humains et à la longue, creuse sa propre tombe. 

Une dernière thématique se profile de plus en plus à l’horizon de la campagne de haine lancée par des meneurs qui se cachent sous des noms d’emprunt. C’est – et nous retrouvons là une tradition bien haïtienne – le dénigrement des intellectuels qui sont présentés comme responsables de tous les maux d’Haïti. Suite au soutien déclaré de personnalités de la diaspora intellectuelle et artistique haïtienne à Mme Pierre-Louis, un compatriote qui apparemment vit aussi dans la diaspora, s’élève contre « l’insolence et l’audace de nos compatriotes (bon nombre d’entre eux) qui ont volontairement choisi d’abandonner leur terre natale au profit de l’opulence et l’abondance de la vie en Amérique du Nord… » C’est un refrain bien connu et nous le dénonçons mais nous ne tomberons pas dans le piège qui tente d’opposer Haïtiens de l’intérieur et Haïtiens de l’extérieur. 

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L’essentiel et l’Accessoire

Voyageant sur le Net, je suis tombé récemment sur un article intitulé « What’s in a name » ? écrit par un sociologue américain du nom de Murray Hausknecht et paru dans la prestigieuse revue « Dissent ». Hausknecht se livrait dans cet article à un examen du terme « African-American » que nous traduisons en français par « Afro-américain » ou « Africain-américain » qui est devenu le terme neutre et conventionnellement admis dans la société américaine contemporaine pour se référer aux Noirs américains. 

Rappelons que dans le corps social américain ce groupe ethnique a connu plusieurs dénominations dont « colored people » (gens de couleur), « Negroes » (Noirs), « black Americans » (Noirs américains)…Selon ce sociologue américain, le trait d’union qui sépare Africain de Américain est là pour rappeler que le groupe des Noirs américains se situe dans la conscience collective américaine sur la même échelle que le groupe des Italiens-américains ou des Irlandais-américains qui sont ainsi désignés pour signifier qu’ils sont les descendants d’une génération d’immigrants. Hausknecht s’élève contre cette perception parce que, dit-il, elle « entirely forgets the crucial difference between the histories of the two groups in America » (oublie complètement la différence capitale qui existe entre les histoires des deux groupes en Amérique). 

Il est vrai, explique Hausknecht, que comme toutes les générations immigrantes, les Italiens ou les Irlandais ont été victimes de maux comme la discrimination, la pauvreté, l’analphabétisme, les préjugés, mais, aucune génération d’immigrants n’a vécu les oppressions de l’esclavage et les humiliations de la politique raciste de Jim Crow envers les Noirs. 

En conséquence, il est faux de penser que les générations post-immigrantes « will be absorbed into the homogeneous mass known simply as « Americans » whose ancestral heritages are barely noticed by others » (seront absorbées dans la masse homogène connue simplement comme « Américains » dont les héritages ancestraux sont à peine remarqués. » 

L’argument de Hausknecht est difficile à soutenir car il prend trop appui sur l’Histoire comme seul et unique déterminant social. Pourquoi veut-on à tout prix que les conséquences de l’esclavage et du système de Jim Crow sont si prédominantes qu’elles annihilent toute volonté de la part des Noirs américains à réaliser leur part du fameux « American Dream ». (« Rêve américain »). Hausknecht reconnaît que « the lives of black Americans have vastly improved since the success of the civil rights movement » (les vies des Noirs américains se sont grandement améliorées depuis la réussite du movement des droits civiques) mais il insiste que « severe inequalities between black Americans and the descendants of the white immigrant minorities remain » (des inégalités sévères entre les Noirs américains et les descendants des minorités blanches immigrantes demeurent »). Il faut donc que ces inégalités sévères relèvent d’autres causes que la stricte impossibilité d’assimilation des Noirs américains à cause des conséquences de l’esclavage et de la politique raciste de Jim Crow. 

S’il faut comprendre la question sous l’angle de la différence entre la race et les origines ethniques, force est de constater qu’on fait aussi fausse route. Beaucoup d’universitaires spécialisés dans l’étude des sociétés caribéennes ont montré les nombreuses réussites des peuples caribéens (Haïtiens, Jamaïcains, Trinidadiens, Guyanais…) dans la société américaine. Ces immigrants ont profité des nombreuses opportunités de mobilité sociale disponible dans la société américaine et réalisé leur rêve américain. On a attribué ces réussites à une certaine mentalité immigrante selon laquelle parce qu’ils sont immigrants, ces Caribéens font preuve d’une attitude différente envers le travail, la recherche d’un travail et la société américaine en général par rapport aux Américains natifs. A partir de là, la tentation est grande de conclure comme aiment le faire certains analystes que les Noirs américains natifs manifestent un certain désintérêt pour le travail en général, se complaisent dans une certaine paresse et ne veulent pas profiter de la mobilité sociale commune dans la société américaine. Nous ne suivrons pas cette tendance à juger de cette façon l’ensemble des Noirs américains car les complexités de l’histoire et de la société américaines sont difficiles à démêler. 

Dans la dernière partie de son analyse, Murray Hausknecht met l’accent sur la sous-culture (subculture) noire américaine et semble suggérer que c’est cette catégorie de citoyens qui paraissent avoir été le plus victimes de l’inégalité institutionnelle, de l’oppression et des préjugés raciaux. 

Mais, il maintient sa méfiance envers la dénomination de « African-American »: « Unfortunately, it is likely that black Americans will continue to be called African-Americans; the name seems firmly embedded as customary usage like Juliet’s wish for another name. » 

Mais, ne sommes-nous pas ici en présence d’un cas classique entre l’essentiel et l’accessoire? 

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Souvenir, Souvenir, Que Me Veux-Tu?

Mémoire errante

Par Jan J. Dominique

177 pages

Les éditions du remue-ménage 

et Mémoire d’encrier

Montréal, 2008 

 

Ce livre est curieusement le premier des livres de Jan J. Dominique que j’aie lus. L’auteure est pourtant bien connue dans les milieux littéraires haïtien et francophone et j’avais reçu de solides recommandations à propos de « La Célestine » quand il est sorti l’année dernière chez Remue-ménage. Mais, que voulez-vous, on ne peut pas tout lire et j’ai pris la fâcheuse habitude depuis quelque temps de lire en priorité des textes de non-fiction (histoire, sociologie, anthropologie, politique, linguistique) au lieu de textes purement littéraires, mes premiers amours, genre poésie, romans, nouvelles. Quelque part dans « Mémoire errante », Jan J. Dominique s’interroge vaguement mais on la sent tout de même assez préoccupée, sur ses capacités et ses talents d’écrivain. Je n’ai pas attendu d’avoir refermé « Mémoire errante » pour me décider si elle l’était ou non. Après avoir lu les 70 premières pages, il était évident pour moi qu’elle l’était. Et l’une des meilleures. On le voit à la façon d’arranger ou de choisir les détails, d’introduire la voix narrative, de ralentir ou même de briser un discours pour changer un rythme  ou restructurer une phrase. Tout cela est fait dans un style personnel, faussement léger et loin des grandes envolées qui caractérisent certains de nos écrivains. 

Jan J. Dominique est la fille du célèbre journaliste haïtien Jean Léopold Dominique assassiné en Haïti en avril 2000. « Mémoire errante » est son cinquième « long » texte à côté  de textes plus « courts » parus récemment dans des ouvrages collectifs. Il raconte la longue errance qu’elle a entreprise après l’assassinat de son père et qui la mènera à Miami, Venise, Paris, Orléans, Montréal. « C’était le retour vers Montréal, la ville qui m’avait vue naître à la conscience du monde, la ville que j’avais tenue loin de ma mémoire. Pour survivre au manque, à la douleur de son absence. » (pg. 66). C’est la première partie du livre, celle qui est intitulé « Le nom des villes ». Nul titre ne mérite mieux son nom que le titre de ce livre. La mémoire de Jan J. Dominique, c’est la reconstitution d’un passé qui s’accroche à elle et qui l’aide à survivre dans des moments difficiles de l’errance. C’est une mémoire individuelle, strictement personnelle mais de temps en temps, elle atteint des stades collectifs qui nous atteignent tous, Haïtiens des communautés diasporiques ou Haïtiens restés dans notre moitié d’île, faisant face au pénible quotidien qui n’en finit pas. Tout au long de cette errance, remontent à la mémoire de la narratrice des souvenirs qu’elle croyait enfouis profondément ou des rêves incompréhensibles, qui surgissent bizarres ou douloureux mais qui témoignent de ses tourments intérieurs. J’ai retenu ce rêve intitulé « Emprisonner le temps » dont l’action se passe à Manhattan dans la 61ème rue où la narratrice et son fils Nik poursuivis par un « vent d’une puissance inhabituelle » se réfugient dans une « maison dont la porte est entrouverte ». Là, elle assiste à une sorte de délibération mise sur pied par un petit groupe de gens pour savoir qui devra finalement aller affronter un monstre terrible qui sévissait dans un sous-sol. Devant le refus ou les hésitations de tout le groupe, « c’est un petit homme frêle qui décide d’aller affronter le monstre pour le tuer ». On ne saura jamais le dénouement de l’histoire puisque après des cris et des hurlements, et que le petit groupe se décidera finalement à descendre au sous-sol, on ne trouvera que des traces de sang partout mais aucun signe ni du monstre ni du petit homme frêle. Formidable et terrifiante allégorie qui fait froid au dos parce qu’elle nous rappelle la sanglante tragédie de notre pays. Notre pays dont Jan J. Dominique dit « Je suis d’un pays qui oublie sans cesse le présent, obsédé par un lointain passé glorieux. D’un pays où l’horreur côtoie les manifestations les plus éclatantes de la créativité. » (pg. 73).    

La deuxième partie s’intitule « Les cahiers de l’éphémère ». La perspective d’un nouveau point de vue dans la conduite du récit s’installe dès le début. Ce n’est plus le « je » autobiographique de la première partie mais la perspective de l’écrivain omniscient du dehors qui connaît tout de ses personnages et dirige l’action. Cet écrivain introduit plusieurs nouveaux personnages mais qui toutes représentent des femmes peut-être représentatives d’une certaine condition féminine en Haïti : l’anonyme ouvrière haïtienne qui retourne au pays après 25 années au Québec et qui s’interroge sur « son échec » ; Mireille, une institutrice qui se bat pour l’éducation pour tous, malgré la dictature ; Marthe, l’agronome ; Carole, la journaliste qui était avec les masses s’opposant au coup d’état du 6 janvier 1991 ; Claudine, en rupture avec son milieu petit-bourgeois ; Lili, la battante qui n’a pas peur des structures de la dictature. Toute cette seconde partie constitue un hommage clair et appuyé aux femmes haïtiennes et au combat qu’elles mènent pour la justice sociale et l’égalité de genre. 

La troisième partie est intitulée « Traverser la frontière ». Le « je » autobiographique revient et les cauchemars aussi. Le narrateur voit son père partout, mélange New York et Port-au-Prince. Cette dernière partie est un hommage prolongé, extrêmement tendre  à  son père dont elle explore à la fois les bons et les mauvais côtés, mais aussi à sa mère dont elle relate la fin prochaine et les dégradations physiques que produit sur elle la vieillesse. Elle se termine avec l’évocation tragique de la mort de Jean L. Dominique le 3 avril 2000 durant les trois dernières pages du livre.  

— Jan J. Dominique lancera son livre dimanche 1er juin 2008 au restaurant « Precious Moments » à Baldwin, Long Island, sous les auspices de la Fondation Mémoire. 

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Se Souvenir De Jean-Claude Charles

 

J’ai connu Jean-Claude Charles au lycée Toussaint Louverture à Port-au-Prince. Il était en section B (lettres et maths) et moi, j’étais en section A (lettres classiques). Nous n’étions pas de la même promotion mais nous avions des amis communs qui étaient fous de littérature et il nous arrivait de nous passer non seulement des bouquins hautement littéraires mais aussi d’autres de qualité moins élevée, genre romans de cape et d’épée. Il avait fait aussi de la radio sous la houlette de Jean Dominique à Radio Haïti qui était située à l’époque sur la Grand-rue près de la rue des Miracles, je crois. Mon Dieu, que tout cela me semble loin ! J’oublie le titre de son émission mais c’était un mélange de littérature, de cinéma et de musique haïtienne. Déjà à cette époque, Jean-Claude Charles était amoureux de cinéma (la Nouvelle vague, Fellini…) et je ne m’étonne pas que sa fille continue sur sa trace puisqu’elle est actuellement étudiante en cinéma à NY. On était alors au début des années 1970, on avait tous 20 ans ou un peu moins et les « mini-jazz » faisaient leur apparition sur la scène musicale haïtienne (surtout Port-au-Prince). Cependant, malgré sa qualité, l’émission de Charles ne fit pas long feu car il allait quitter Haïti pour poursuivre ses études à l’étranger. C’était en 1970 ou 1971. Deux ans plus tard, j’allais suivre ses pas mais c’était pour aller étudier la linguistique. 

 

Jean-Claude Charles était sans l’ombre d’un doute l’écrivain haïtien le plus doué de sa génération. Marguerite Duras l’avait sacré meilleur écrivain d’aujourd’hui après la parution de « Manhattan Blues » en 1985. Je ne sais pas quelle répercussion ce sacre suprême a eu en Haïti quand on l’a appris mais dans son article soumis à AlterPresse le 8 mai 2008, Dany Laferrière a dit que ce sacre durassien a tout simplement tué Charles. Laferrière a aussi montré les similitudes dans le cas de Davertige louangé par Alain Bosquet qui le fit même rentrer à Paris mais qui a été terrassé du jour au lendemain par toutes les difficultés de vivre et de percer à Paris ; les similitudes également dans le cas de Magloire Saint-Aude célébré par Breton mais mal accepté par ses pairs. Y-a-t-il donc une malédiction quand on est écrivain haïtien de se voir loué par de grands noms de l’intelligentsia parisienne ? Bien sûr que non ! Il s’agit de prendre les situations cas par cas. Dans le cas de Jean-Claude Charles,  nous sommes en présence d’un individu extrêmement doué mais travaillé par de formidables problèmes d’identité. Identité raciale, identité sociale, identité géographique. Jean-Claude Charles a dit lors d’un entretien public à la Bibliothèque publique de Queens, NY, au début des années 2000 : « C’est en France que j’ai découvert que j’étais Noir » Stupéfiant, non ? mais ô combien révélateur ! On lira avec profit sur ce sujet l’excellent essai qu’il a publié en 1980 je crois chez Hachette  « Le corps noir ». Dans ces conditions, Charles était condamné à la chute. Et il le savait. C’est pour cela qu’il s’était réfugié dans l’alcool. Dans les dernières années de sa vie, il était presque tout le temps ivre. Pour oublier. Oublier sa condition raciale. Oublier ses origines sociales. Personne ne pouvait sauver Charles sauf peut-être lui-même. Mais en avait-il l’envie ? Toute la question est là. 

 

Grâce à son génie multidimensionnel, Charles arrivait à se mettre à l’abri des dérives d’un nationalisme littéraire haïtien menteur et mal assimilé. L’œuvre de Jean-Claude Charles ne peut se lire sous les projecteurs des catégories habituelles dont les critiques haïtiens s’affublent pour analyser les textes de la majorité des écrivains haïtiens : réalisme merveilleux, identité ou espace national, imaginaire du vodou…A lire « Sainte dérive des cochons » ou « Manhattan Blues », 2 œuvres caractéristiques de la manière Charles, on aurait de la peine à retrouver ces catégories. Cela ne veut pas dire qu’il y avait un désintérêt chez lui pour Haïti. Loin de là. « De si jolies petites plages » (1982) montre qu’il a été poursuivi par une certaine idée de son pays natal : « Moi, je suis malade de ma mère, ce morceau d’île qui baigne entre Cuba et Porto Rico. Cette maladie n’a pas nom « nationalisme ». Je ne parle pas de « retour aux sources ». La blessure vient de plus loin. Si je savais d’où, je n’écrirais plus un mot… » (pg.19).  Jean-Claude Charles a inventé le néologisme « enracinerrance » pour caractériser ce qui fait, d’après lui, sa profonde identité, sa marque personnelle. Dans un entretien à la revue haïtienne « Boutures », vol.1, # 4, mars-août 2001, Charles dit ceci : « Le concept d’enracinerrance est délibérément oxymorique : il tient compte à la fois de la racine et de l’errance, il dit à la fois la mémoire des origines et les réalités nouvelles de la migration ; il remarque un enracinement dans l’errance. » Physiquement, Jean-Claude Charles n’a jamais changé. Il est resté ce long jeune homme mince que j’avais connu au lycée Louverture vers la fin des années 1960, que j’ai revu à Beaubourg à Paris au début des années 1980 et finalement à NY à la bibliothèque publique de Queens. On ne reverra plus sa longue silhouette  maigre à NY, on n’entendra plus sa voix posée, calme, aux articulations parfaites, à l’accent plus français que le Français natif. Malgré ses formidables qualités de poète, de romancier, de journaliste reconnu par les plus grands journaux français et francophones, Jean-Claude Charles n’a pas été apprécié à sa juste valeur par les intellectuels haïtiens (deux grandes exceptions cependant : Lyonel Trouillot et le très perspicace universitaire Jean Jonassaint) et le grand public haïtien. J’espère que l’histoire littéraire haïtienne se souviendra de ce formidable écrivain haïtien et qu’on le lira longtemps en Haïti. A sa fille Elvire que j’ai rencontrée ici à NY en décembre dernier et à ses parents en Haïti, j’envoie mes plus sincères condoléances. 

 

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Compte Rendu de Joel des Rosiers

Caïques, poèmes

Par Joël Des Rosiers

Triptyque, Montréal, 2007

 

Un autre soleil, nouvelle

Par Joël Des Rosiers et

Patricia Léry

Triptyques, Montréal, 2007

 

Joël Des Rosiers fait partie de la seconde génération d’écrivains haïtiens qui sont nés ou sont venus relativement jeunes à Montréal. La première génération englobe des écrivains comme Anthony Phelps ou Émile Ollivier qui ont contribué à jeter les bases de ce qu’on nomme au Québec « L’écriture migrante ». La deuxième génération comprend des noms fameux tels que Dany Laferrière, Stanley Péan, Marie-Célie Agnant, Joël Des Rosiers…

Si les trois premiers sont surtout connus comme romanciers, Joël Des Rosiers se distingue d’abord comme poète et essayiste (cf. « Théories caraïbes ») et compte à son actif près d’une demi-douzaine de recueils de poèmes, tous salués par la critique canadienne et récompensés par des prix prestigieux au Québec : « Métropolis Opéra », poèmes ; « Tribu », poésie, Finaliste du Prix du Gouverneur général ; « Savanes », poèmes, Prix d’excellence de Laval ; « Vétiver,poèmes, dont la traduction par Hugh Hazelton en 2005 a obtenu le Prix du Gouverneur général du Canada. « Caïques » est son tout dernier recueil de poèmes et a reçu une mention en 2008 au dernier Prix Casa de las Americas. Ce recueil est dans la lignée des précédents recueils de Des Rosiers : l’écriture est ample, somptueuse, érudite et recherchée jusqu’à la préciosité ; les thèmes de la chair, lieu de jouissance et de souffrance poétique, mais aussi de la mémoire qui « prend peur infidèle et cassante ». 

 

« Caïques » est divisé en trois parties : Signes, Spires, et Souffles. Signes est un long déploiement du passé et du présent de l’île (l’histoire coloniale et ses vicissitudes, les souffrances des travailleurs haïtiens enfermés dans « les bateys de Dominicanie », leurs « doigts tuméfiés de tophus et la boue impure sous les ongles… », « J’entends vos vertèbres de vieil os nègre brûler de fièvre… » ; la jouissance sexuelle du narrateur :

 

ma noire servante ma souveraine

je cherche encore ton odeur noire

je mange encore ta lourde langue 

 

Spires repart sous le thème de l’initiation sexuelle esquissé dans Signes : 

 

et vous Rose-Marie ange évaporé…

j’ai respiré l’amour pour la première fois

dans vos ruissellements

que nul n’insulte

les esclavonnes

qui enfiévrèrent mon enfance

 

Cependant, le poète dépasse le simple rappel de l’initiation sexuelle pour aller à quelque chose de plus touchant :

 

j’ai vieilli dans un lointain futur

sur vos seins de prose

suprême absence qui m’étreint

vous recherchant vous recherchant

buvant vos larmes

compagnes de mon ombre

diablesses méconnaissables

 

C’est encore le thème de l’amour qui domine dans « Un autre soleil », nouvelle écrite par Joël Des Rosiers en collaboration avec Patricia Léry. C’est un petit texte de 61 pages mais écrit dans une prose poétique rare, somptueuse et tendre. L’histoire ne tient qu’à un fil. A Paris, à une centaine de mètres de la place de la République, un chauffeur de taxi  haïtien reçoit comme passager une étrange jeune fille d’une beauté stupéfiante qui pleurait doucement et répandait dans le taxi « son odeur d’aubépine sauvage après la pluie ». Désemparé, il consent à la conduire à l’adresse qu’elle lui donne et constatant qu’elle ne peut se contenir, se décide à la porter littéralement jusqu’au cinquième étage où elle habite puisque l’immeuble ne possède pas d’ascenseur. Ils font l’amour. « Je la pénétrais jusqu’à des profondeurs insoupçonnées de l’amour où moi-même je ne pouvais descendre…Je ne distinguais que le mouvement convulsif de ses deux fesses qui se serraient et se desserraient à chaque instant. Elle passait ses jambes comme une liane autour de mes reins. Je me souviens encore des coups terribles contre son corps secret, du goût de sel sous sa langue, de l’imminence, de l’intolérable imminence du plaisir. » (p.57). Mais la belle aventure s’arrêta là après que le narrateur découvrit dans « une petite chambre tapissée de  photos de famille » plusieurs clichés où elle « était accompagnée du fils d’un dictateur, lui-même ancien chef d’État, exilé en France au milieu des années80. » (p.57-58). La mort dans l’âme, il dut l’abandonner « puisque le sang de [sa] famille avait coulé sous le régime. »

Tout cela est raconté avec une sensibilité, une délicatesse et un souffle poétique presque sans pareil. Pour sa première œuvre de fiction en prose, Joël des Rosiers démontre qu’il peut être aussi à l’aise qu’il l’est dans l’écriture en vers. 

 

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Pour Les Vieux, Qu’est-ce Que Le Bonheur?

Quelle image se fait-on des vieux quand on n’a pas encore atteint ce stade de la vie ? Comment les regardons-nous ? Courbés sous le poids des ans ? Toujours seuls ? A quoi pensent-ils s’ils arrivent encore à se souvenir du passé ? J’ai toujours été fasciné par la vieillesse. Je viens d’une famille où les gènes de la vieillesse sont vivaces puisque mes deux grands-parents ont vécu jusqu’à l’âge de 95 ans. Si j’hérite de leurs gènes, je devrais vivre moi aussi jusqu’aux environs de cet âge à condition de n’être pas victime d’accident. Je m’imagine avec horreur perclus de rhumatismes, incapable de lire ou d’écrire (ce qui serait l’enfer), tout à fait dépendant du bon vouloir de quelques travailleurs de la santé. Je pense à l’histoire de cette dame française dont l’histoire a fait le tour des médias françaises il y a deux semaines ou trois, qui voulait se suicider parce qu’elle souffrait énormément d’une maladie qui avait laissé croître  une énorme et hideuse tumeur sur son visage. La législation française contrairement à celle d’autres pays européens voisins ne permet pas d’euthanasie. Je ne connais pas la position des législateurs américains sur cette question de l’euthanasie. Personne n’est épargné par l’usure du temps mais quand on est en plus victime de maux qui procurent des souffrances folles, n’est-on pas en droit de mettre fin à ses jours ? 

 

Il y a une chanson de Jacques Brel sur « Les vieux » qui dégage une puissance et une émotion remarquables. Je ne sais pas où j’ai mis le CD mais je dois le retrouver pour écouter les textes. Au moment d’écrire cette chronique, je viens de tomber sur le dernier numéro d’une revue à laquelle je suis abonné depuis des années et qui rend compte d’une étude de deux chercheurs de l’université de Genève sur la condition de la vieillesse dans les sociétés occidentales.  D’après ces chercheurs, les croyances que nous maintenons au sujet des plus de quatre-vingts ans ne reflètent pas du tout leur réalité. Ils connaissent une socialité de plus en plus riche et variée, le sentiment d’abattement qu’on imagine être leur lot quotidien ne constitue pas leur préoccupation la plus importante et en général ils s’accommodent avec bonheur au vieillissement. Cependant, toujours selon cette étude, le déclin de leur santé les rend fragiles et vulnérables. Cette fragilité tend à réduire leurs « réserves physiologiques et sensorimotrices » C’est à partir de là que leurs problèmes s’accumulent. Comment affronter la maladie ? Comment faire face à « l’inévitable altération des aptitudes, en plus de continuer à donner un sens à sa vie » ? Voilà la question cruciale à laquelle doivent répondre les plus de quatre-vingts ans. Que veut dire vivre longtemps quand les aptitudes qui constituaient le fondement de votre réussite en société sont altérées et que vous n’êtes plus que l’ombre de vous-même ? Nos sociétés occidentales modernes ont allongé la durée de la vie mais qu’est-ce que cela apporte vraiment aux plus de quatre-vingts ans ? J’ai toujours trouvé courte la durée de vie traditionnelle : on s’amuse plus ou moins consciemment durant les années d’adolescence ; on rentre dans la vie d’adulte entre vingt-cinq et cinquante-cinq ans ; on prend sa retraite aux environs de soixante ans et on quitte ce monde aux environs de soixante-dix ans. Tout ceci est finalement assez bref quand on rêve à tout ce qui peut s’accomplir quand on est humain et qu’on a de l’imagination. Il y a toujours un certain sentiment d’inachevé chez l’être humain même quand il donne l’impression d’avoir accompli de grandes choses dans sa vie. Est-ce la vie qui est courte ou est-ce parce que, en tant qu’humains, nous sommes dévorés par un sentiment d’insatisfaction permanente ? 

 

Finalement, que dire des vieux dans les sociétés en voie de développement ? La plupart des réflexions que nous venons d’émettre valent surtout ou exclusivement pour les sociétés occidentales modernes où matériellement les vieux constituent une catégorie sociale choyée à cause de leur pouvoir d’achat. Mais les vieux qui vivent dans les sociétés en voie de développement font généralement partie des plus pauvres de leur société. Ayant passé la majeure partie de leur vie au chômage, ils se retrouvent le plus souvent sans économies, sans couverture sociale, sans pension, quand ils atteignent les dernières années de leur existence. Leur vie devient alors un véritable enfer. 

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